Tout homme, qui observe son existence, peut voir la nature à
l'oeuvre dans son corps. Par l'observation du contexte social de sa vie, il lui
est possible de découvrir tout ce qu'il doit à d'autres
êtres humains. Mais quels que soient les influences, les
déterminismes, l'homme se découvre aussi "séparé"
de la nature et de la société. Il se perçoit alors comme
irréductible à tout ce qui l'entoure. Être naturel et
social, il prend conscience de lui-même en tant qu'entité capable
de s'interroger sur la nature de son être et le sens de son
agir.
En étudiant cette nature, il se perçoit comme
être pensant, ce qui fonde son identité spirituelle.
Déployant sa pensée de façon autonome, il éprouve
sa liberté fondamentale. S'interrogeant ensuite sur le sens de son agir,
il se demande quelle est la manière de fonder une morale
inséparable du niveau de conscience qui lui a permis de se
reconnaître en tant qu'être spirituel libre; il se dit:"D'où
vient la moralité à l'individu pensant qui aspire à la
liberté?"
Elle ne provient pas de la nature qui, en l'homme,
agit comme une nécessité. Se fonde-t-elle plutôt sur des
lois? Dans la mesure où elles sont déterminées par des
circonstances extérieures, les lois ne peuvent constituer la source
d'une impulsion morale. En effet, c'est de l'intérieur de l'âme
humaine que naît l'aspiration à agir selon sa propre
volonté. Et c'est le noyau de l'âme, en tant que
réalité d'esprit, qui peut se lier à une impulsion qu'il
juge bonne. Ce sont là des faits d'expérience. Dès lors,
des lois morales n'ont de sens que si l'homme fait "individuellement
l'expérience de l'essence spirituelle contenue dans ces lois" (1).
Ainsi, il ne peut y avoir de morale vraiment humaine que celle que se donne
librement l' individu qui reconnaît un précepte éthique,
conforme à sa nature spirituelle. Dans cette perspective, la morale ne
peut jamais s'imposer de l'extérieur à un homme libre. Celle qui
s'impose correspond à la loi qui dicte ses règles à celui
qui l'admet sans jugement et renonce à sa propre pensée et
à sa liberté. En ce sens, les libertés de penser et d'agir
rejoignent la détermination par l'individu de ses propres règles
d'action.
Quand l'être humain agit, à partir de
l'idée jaillissant en lui, il fait l'expérience de l'intuition
morale. C'est elle qui donne le contenu de sa moralité, où il
trouve l'essence de sa motivation morale et la source d'une éthique
individuelle.
Un tel individualisme implique une forte conscience
morale. Tant qu'elle n'est pas développée, il est encore
nécessaire de recourir à des lois qui expriment ce que la
majorité reconnaît comme justifié. A défaut
d'être reconnues, ces lois risquent d'être contournées, par
manque de conscience individuelle. Quand celle-ci est développée,
alors les lois perdent une grande partie de leur
nécessité.
La personne qui vit l'individualisme
éthique est amenée à reconnaître également
à autrui le droit à agir librement, ce qui s'exprime comme suit:
"Vivre dans l'amour de l'agir et laisser vivre dans la compréhension du
vouloir d'autrui est la maxime fondamentale des hommes libres" (2).
(1) R. Steiner, Autobiographie, E.A.R.,T2, Chap.23.
(2) R. Steiner, La
philosophie de la liberté, Ed. Novalis, p.164.